Android – Portrait de Famille 1/3

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Jub

Maître Jub est expert en jeu de société, spécialisé dans le "plus c'est long, plus c'est compliqué, plus c'est bon".

Avec la sortie imminente du blockbuster Android : Netrunner en version française, voici l’occasion de revenir sur la famille « Android », l’univers cyberpunk/futuriste/dystopique de FFG.

Cet univers regroupe :
Android : un gros jeu sorti uniquement en anglais
Infiltration : un jeu léger traduit en français
Android : Netrunner : le reboot du vieux jeu de cartes à collectionner maintenant en « jeu de cartes évolutif » qui arrive en français sous peu
– des romans mais on en parlera pas ici (en grande partie parce que je ne les ai pas).

À tout seigneur tout honneur, c’est Android qui nous occupe cette semaine.

Une très belle boîte avec des mélanges de textures, comme vous pouvez le voir si votre écran est équipé d'un granuloscope (en vente chez NBN)

Fantasy Flight Games est principalement connu pour son exploitation de licences prestigieuses (GW, a Game of Thrones, Tolkien), ses grosses boîtes pleines à craquer de figurines (Twilight Imperium III, Starcraft, Runewars) et ses relooking de vieux standards avec du matos estampillé XXI siècle (Dune, Cosmic Encounter, etc…). Il arrive parfois que FFG prenne des risques et permette à un de ses auteurs de créer un jeu original et personnel et que ce soit un échec commercial. Et voila donc dans quelle catégorie ranger Android.

Android peut être présenté grossièrement comme un Cluedo dans le monde de Blade Runner. C’est pratique : tout le monde voit bien de quoi il s’agit. Mais c’est assez éloigné de la réalité du jeu et assez réducteur. Le jeu a été mal accueilli aux USA parce que les gens trouvaient que l’auteur s’était trompé dans les règles (sic !) et que c’était un mauvais Cluedo. Et il a été mal accueilli en France parce que le jeu est hyper dépendant du texte et que la plupart des joueurs pensaient qu’on pouvait se passer du texte d’ambiance en italique et se concentrer sur le texte technique en gras.
Avec une telle introduction, on pourrait croire que le jeu est bon à jeter à la benne ? C’est tout le contraire : Android est un jeu magnifique mais exigeant. Il a donc ses supporters farouches et militants, et j’en suis !

Le plateau de jeu qui représente en bas la mégacité de New Angeles et en haut le quartier lunaire de Heinlein. Entre les deux, l’ascenseur spatial mis à votre disposition par Weyland Consortium.


Tout commence par un meurtre.

Voilà pour la référence au Cluedo ! Mais on s’arrêtera là car les enquêteurs (les personnages des joueurs) ne sont pas là pour rassembler les indices et trouver l’assassin prévu par le jeu. Ici l’enquête se fait à charge et on rassemble les indices pour faire accuser le suspect qu’on pense coupable (et par la même occasion innocenter le suspect qu’on pense innocent). Cela se fait par l’intermédiaire de 2 cartes « Intuition » que reçoivent chacun des joueurs au début de la partie et qui désignent un coupable et un innocent parmi les suspects du meurtre.

Cet aspect un peu cynique de l’enquête à charge colle très bien avec une ambiance cyberpunk, plus souvent noire que youpi-troulalala. Mais il a déstabilisé certains joueurs qui ont décrété que l’auteur s’était trompé dans les règles et on réécrit un livret juste pour que l’assassin soit choisi dès le début comme au Cluedo.

À noter que le jeu gère de manière très élégante le fait qu’un joueur reçoive 2 cartes du même suspect : une pour le faire accuser et une pour l’innocenter.

Depuis le temps qu'il barbotait dans les eaux sanglantes des bas fonds de N.A., Ray avait appris à jauger quelqu'un au premier coup d’œil... et Vinnie l'étrangleur n'était pas le genre de gars avec qui aller boire un verre au Wyldside...


Le Colonel Moutarde ne joue pas au bridge avec Mademoiselle Rose.

La force d’Android réside dans les enquêteurs. Ici ce n’est pas l’enquête qui est au centre du jeu, mais les personnages qui travaillent dessus. Et ces personnages ont des vies : des doutes, des atouts, des défauts, des passés et des casseroles (beaucoup de casseroles en fait). Et à son tour, chaque joueur est confronté à des choix : privilégier l’enquête ou ses affaires personnelles ? Car au final, le gagnant de la partie est désigné par celui qui aura réuni le plus de points et la réussite de ses affaires personnelles compte presque autant que la mise sous les verrous de son suspect.

Chaque enquêteur aura donc des problèmes personnels à régler sous la forme de 2 « intrigues », une pour chaque semaine que dure l’enquête. Ces intrigues sont très liées au background des personnages et à son style de jeu. Toutes ces histoires sont ensuite hachées et dispersées dans les cartes actions du jeu et les textes d’ambiance permettent de reconstituer petit à petit ces tranches de vie. Là où le jeu montre beaucoup de profondeur, c’est lorsque histoires personnelles et investigation sur le meurtre s’entrechoquent, lorsque les contacts d’un personnage sont impliqués dans l’enquête.

Quelques exemples, tout en faisant connaissance avec nos héros :

Ray est le stéréotype du détective avec son imperméable, son bureau mal rangé et sa bouteille de whisky. C’est aussi un ancien pilote, vétéran des guerres lunaires et martiennes. Il est hanté par le souvenir de Kate, son ancien amour et par les traumatismes de son passé de soldat. Il est obsédé par les conspirations du gouvernement.

Rachel est une chasseuse de primes toujours à cours d’argent. Elle devra faire la balance entre ses dettes et ses amis et régler ses relations avec son père : le Directeur du New Angeles Police Department. Dès qu’elle quelques dollars de côté, elle pourra les dépenser en implants pour améliorer ses capacités de chasseuse de primes.

Louis est un flic qui traîne pas mal de casserole : son ancien équipier mort, les relations avec sa femme assez tendue et des accointances envahissantes avec la mafia de M. Li. Il sera confronté régulièrement à des problèmes d’emploi du temps comme faire le choix entre avancer sur l’enquête ou emmener sa femme au restaurant.

Floyd n’est pas un humain, c’est un Bioroïd créé par la société Haas-Bioroïd et mis en avant comme prototype de cyborg enquêteur. Il doit suivre 3 directives, sortes de lois de la robotique inspirées d’Asimov, qui lui imposent des contraintes de jeu en échange de bonus d’efficacité pour son enquête. L’une d’elle l’oblige à se rendre au centre de maintenance chaque semaine et donc à bien planifier ses déplacements lors de l’enquête. Il est en relation avec un prêtre qui l’aide à comprendre ce qu’il est. Il doit sans cesse faire face aux insultes et agressions du groupe « Humanity First ». Enfin, il est amusant de voir qu’un des suspects de l’enquête n’est autre que le fils jet-setter de la Directrice Hass, à la tête du Directoire de Haas-Bioroïd.

Dernier enquêteur, Caprice partage avec Floyd la carte de visite « pas vraiment humain ». C’est un clone issu des cuves de la corpo Jinteki et ayant reçu des modifications à même de développer ses pouvoirs extra-sensoriels. Si dans le premier cas, on était dans l’ambiance « Robocop », ici on lorgne du côté de « Minority Report » avec les intuitions de Caprice. Elle sert de vitrine au projet de Jinteki donc de son succès dépend la commercialisation de son modèle et donc l’avenir de ses sœurs toujours en cuve. Elle flirte avec un jeune étudiant de l’université et craint sa réaction lorsqu’il apprendra sa vraie nature.

Des mécanismes originaux.

Android dispose de plusieurs mécanismes assez novateurs qui s’intègrent très bien dans le thème.

Tout d’abord la conspiration : lors de l’enquête, les indices peuvent être utilisés pour influencer la culpabilité des suspects mais il est aussi possible de remonter au niveau supérieur pour découvrir qui a commanditer le meurtre. Corporations, institutions de la ville et autres groupes de pouvoirs se mélangent sur un puzzle au vrai sens du terme. En assemblant les pièces du puzzle, reconstituant les liens, les joueurs pourront mettre à jour des connections qui rapporteront des points bonus à la fin.

Il est possible de modifier les gains de fin de partie des intrigues, des suspects et même de récompenser les faveurs obtenues au cours du jeu.

Le mouvement sur la carte se fait la plupart du temps en voiture. Pour cela, chaque joueur possède un gabarit lui montrant où il peut se déplacer pour une unité de temps. Certains sont mieux lotis que d’autres, bénéficiant d’un véhicule plus rapide. Un super-bolide peut parfois apparaître, au gré des cartes événements.

Un véhicule bien entretenu est plus fiable. Nous vous conseillons le contrat de maintenance Weyland Platinum.

 Une très bonne rejouabilité.

Tout d’abord, les 5 enquêteurs ont des mécanismes de jeu assez variés pour avoir envie de jouer chacun pour une expérience de jeu différente. Mais il y a aussi les enquêtes avec plusieurs mises en place possibles (lieux des meurtre, ordre des suspects, …) qui proposent des règles spéciales.

L"affaire "Effroi à Freetown" qui permet de récolter des points bonus avec les faveurs.

Chaque jour d’enquête est en général accompagné d’une carte d’événement tirée d’un paquet commun mais il y a aussi des événements propres à chaque enquête. Ainsi, une même affaire jouée plusieurs fois ne présentera pas les mêmes rebondissements.

Conclusion.

Même en ayant laissé plusieurs mécanismes de côté, on voit qu’Android est un jeu très riche. Cette richesse peut parfois amener certaines lourdeurs et le jeu peut pâtir de la présence à la table de joueurs lents et/ou indisciplinés 😉

Mais il propose un jeu avec un univers profond et cohérent et des règles qui intègrent parfaitement les éléments de background. Un très beau jeu qu’on peut être fier d’avoir dans sa ludothèque et qui partage de nombreux personnages et protagonistes avec les deux autres jeux de l’univers (Inflitration et Netrunner). À noter que les romans parus dans cet univers fournissent de nouvelles cartes événements pour jouer de nouvelles enquêtes.

Pas en français ?

En introduction, il a été dit que le jeu n’existait qu’en VO or cet article intègre de nombreuses images avec un texte en français. Il s’agit d’un énorme travail de francisation du à un groupe de fans mais malheureusement non diffusable car reprenant le design original. Espérons que le succès de Netrunner et la présence de publicités pour Android dans ses packs de données donnera à beaucoup l’envie de regarder du côté d’Android et apportera une traduction en français.

 

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